Le royaume d’Himyar

 

         La naissance de l’Islam est souvent considérée comme une rupture avec la période  précédente, que l’historiographie musulmane qualifie de « temps de l’ignorance » (al-Jahiliyya). Il existait pourtant des royaumes arabes importants (Palmyre en Syrie et les Nabatéens à Pétra). Contrairement à une idée reçue,  la société de l’Arabie préislamique était en grande partie sédentaire. L’écriture est introduite vers le VIIIe siècle av. J.-C. en Arabie méridionale, mais la civilisation sudarabique était déjà bien développée, comme en témoignent les importants vestiges architecturaux.

L’expansion du royaume d’Himyar

          L’Arabie du Sud n’a  jamais été conquise par une puissance étrangère avant le VIe siècle. Auguste a bien organisé une expédition militaire en 26-25 av. J.-C, mais celle-ci, dirigée par Aelius Gallus, se solde par un échec. Elle arrive jusqu’à Marib, mais doit se retirer. L’unification sous le royaume d’Himyar, marque un temps de paix et de stabilité, après une période agitée (Ier-IIIe siècles), caractérisée par d’importantes luttes entre les différents royaumes, aggravées par les incursions des tribus nomades et les interventions étrangères (Ethiopie). Les origines d’Himyar sont peu connues, mais remontent vraisemblablement au IIe siècle av. s. Vers 275, Himyar annexe le royaume de Saba et vers 300 celui de Hadramawt. C’est un pays étendu et extrêmement diversifié et il devient urgent de consolider l’Etat. Cette consolidation de l’Etat passe par l’abandon du polythéisme traditionnel, au profit d’un monothéisme judaïsant comme culte officiel. Le système politique est peu connu mais un système de corégence était visiblement la règle. L’empereur Constance II (337-361) envoie Théophile l’Indien (probablement entre 339 et 344)  en Arabie du Sud. Même si la présence de communautés chrétiennes est attestée à partir du Ve siècle, cette mission ne semble pas avoir été un grand succès.

 L’imposition du monothéisme

            Malkikarb Yuha’min devient co-régent avec son père avant aout 373.  Il règne ensuite en co-régence avec ses fils. Sur le plan politico-militaire, il ne fit pas grand-chose mais c’est sous son règne que le monothéisme est définitivement établi puisque tous ces successeurs s’en réclameront. La tradition arabe impute à son fils, Abikarib As’ad,  l’introduction du judaïsme. Il a visiblement un règne très long puisqu’il est attesté par deux inscriptions à 50 ans d’écart (janvier 384 et août 433). La tradition arabe le qualifie de « parfait, puissant » (al-Kamil) et lui attribue des expéditions jusqu’en Inde et en Chine. En dehors de ces récits légendaires, il semble que ce souverain ait bien mené une politique expansionniste (carte 1). Il est possible qu’il ait imposé le judaïsme ou une religion judaïsante par la force, même si on ne dispose d’aucune preuve formelle.

 ExpansionHimyar

Carte  : Expansion du royaume d’Himyar (1)

Son successeur, Shurahbi’il Ya’fur règne au moins d’août 433 à décembre 462.  Il professe un monothéisme mais les inscriptions ne témoignent pas d’un judaïsme explicite. Surahbi’il Yakkuf accède au trône après décembre 462. Il n’est probablement pas d’ascendance royale puisqu’en Arabie du Sud, aucun fils ne porte le même nom que son père. Il professe aussi un monothéisme judaïsant et une source éthiopienne (Le martyre d’Azqir) mentionne la présence de rabbins juifs (rabbanat) parmi les conseillers du roi. Son fils (Marthad’Ilan Yun’im) a construit un temple monothéiste et a probablement agrandi une synagogue, même si l’interprétation des inscriptions est toujours délicate.

Le développement du christianisme

       Le règne de Marthad’ilan Yanuf  commence entre août 472 et juillet 504 et se termine entre mars 509 et juin 521. C’est peut être sous son règne qu’il faut situer la conversion des Himyarites signalée par le chroniqueur byzantin Jean Diakrinomenos, cité par Théodore le Lecteur. On place généralement cet évènement sous le règne d’Anastase Ier (avril 491-juillet 518). Le successeur de ce roi (qui n’est apparemment pas son fils), Ma’dikarib Ya’Fur, rétablit l’autorité himyarite en Arabie centrale. D’après plusieurs sources, ce roi chrétien a été placé à la tête du pays par les Ethiopiens.

Yusuf As’ar Yath’ar s’empare du trône suite à un coup d’Etat (522), profitant de la mort de son prédécesseur. Il lutte contre les chrétiens himyarites, les résidents éthiopiens et les tribus de la Tihama qui sympathisent avec l’Ethiopie. Il massacre notamment les Ethiopiens de Zafar et a probablement cherché à s’allier aux Lakhmides et aux Perses. C’est ce roi qui ordonne le célèbre massacre de Najran.

La persécution des chrétiens sert de prétexte à l’Ethiopie pour intervenir en Arabie du Sud. C’est le négus Ella Asbeha (Elesbaas) qui mène la campagne. Il prend la capitale, construit une église et fait venir un évêque nommé par le patriarche d’Alexandrie. Beaucoup de nobles himyarites sont tués, mais certains se convertissent au christianisme.

Un nouveau roi, Sumayafa ‘Ashwa’ est mis sur le trône par les Ethiopiens. Il est chrétien et vassal du négus. D’après les sources sudarabiques, c’est le premier roi qui se revendique officiellement chrétien, puisque des formules religieuses chrétiennes apparaissent dans les textes officiels. Il est très vite renversé par Abraha, avec l’appui de l’armée. A cette époque Justinien sollicite l’aide du royaume d’Himyar pour lutter contre la Perse, mais l’ambassade se solde par un échec. La première mention du règne d’Abraha date de juin 547, mais il a certainement commencé plus tôt.  C’est un chrétien, esclave d’un marchand romain. Il prend la tête de l’armée. En effet, les soldats éthiopiens envoyés au royaume d’Himyar  refusent de rentrer chez eux et préfèrent rester sur place. De nouveaux corps expéditionnaires sont envoyés pour mater la rébellion, mais c’est un échec. Abraha trouve un compromis avec le négus et consent finalement à payer le tribut en signe de soumission.

Avec la conquête éthiopienne, le christianisme accède au rang de religion d’Etat, cependant nous ne savons rien du sort réservé aux autres religions. Il est toutefois intéressant pour ce mémoire, de relever que la terminologie utilisée par Abraha pour invoquer Dieu révèle des influences syriaques. Plusieurs termes religieux (« Saint Esprit », « consacrer », « prêtre ») sont d’origine syriaque et le plan de l’église qu’il construit (détruite dans les années 750) semble être aussi d’origine syrienne. Sur le plan confessionnel, on suppose qu’il était monophysite, même s’il n’y a aucune preuve directe. Il envahit une fois la Perse, mais se retire aussitôt. On peut penser que cette expédition était avant tout un geste symbolique pour s’attirer les faveurs de Byzance. Il entreprend aussi plusieurs expéditions contre l’Arabie centrale,  sans grand succès.

La période perse et l’arrivée de l’islam

      Après ce règne les informations sont beaucoup moins sûres. On sait que les habitants d’Arabie du Sud ont fait appel aux Perses pour se débarrasser des Ethiopiens. L’expédition est menée par le général Wahriz, envoyé par le roi Husraw Ier Anushirwan (531-579). Les dates elles-mêmes ne sont pas certaines mais on la situe en générale vers 575. Le roi Masruq fils d’Abraha est tué au cours du combat et Wahriz installe sur le trône himyarite un certain  Sayf b. dhi-Yazan, qui semble être de confession juive. Ce royaume est désormais vassal de la Perse et paie chaque année deux taxes : la capitation et l’impôt foncier. Cette domination paraît toutefois moins pesante que la domination éthiopienne. On sait que Sayf est assassiné lors d’une partie de chasse, mais les témoignages divergent en ce qui concerne les auteurs et les motifs. Toujours est-il qu’après sa mort, le pays sombre dans une période de troubles. Les Perses transforment alors le royaume en une province sassanide dont le gouverneur est Wahriz. Les gouverneurs perses se succèdent jusqu’à la conquête musulmane, mais là encore,  les listes divergent entre elles. Le dernier gouverneur perse, Badhan, se convertit à l’islam et le reste du royaume suit son exemple.

 

————————————————————————————————————————–

Notes

(1) Gadja, 2009 p. 54

Bibliographie 

Gadja, I. (2009).  Le royaume de Himyar à l’époque monothéiste. Paris : Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Publicités

Une réflexion sur “Le royaume d’Himyar

  1. Pingback: Nouveau Blog : Didascale | Philochristos

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s