L’interprétation de la Bible selon Origène et les Pères Cappadociens

Sa vie

        Origène est né en 184 en Egypte, dans une famille chrétienne. Alors qu’il est âgé de 18 ans, son père est arrêté et meurt en martyr. En 215, il devient didascale à l’école d’Alexandrie, c’est-à-dire qu’il est chargé de l’enseignement religieux des chrétiens. En 230, il est ordonné prêtre à Jérusalem et en 250 il est arrêté et emprisonné lors de la persécution de Dèce. Torturé et libéré, il meurt des suites de ses blessures.

 Son œuvre

      Origène est le seul docteur de l’Eglise antique qui ait développé et exposé une théologie de l’herméneutique (inspiration et interprétation de la Bible) (1). Cette théologie qui se retrouve dans divers ouvrages, et notamment ses commentaires bibliques, est particulièrement développée dans le quatrième livre du Traité des Principes.

Sa postérité

        De son vivant Origène a toujours été considéré comme un théologien de référence. Il a formé de nombreux disciples, dont beaucoup devinrent évêques et jouèrent un rôle important dans l’Eglise. Le plus connu est  Grégoire le Thaumaturge. Au-delà de ces disciples directs, sa mémoire fut prolongée et défendue par de nombreux disciples indirects dont les plus connus sont Pamphile de Césarée,  Eusèbe de Césarée, Rufin d’Aquilée et les Pères Cappadociens, dont nous reparlerons tout de suite.

        Cependant après sa mort, il subit aussi de nombreuses attaques qui aboutirent même à la condamnation de « l’origénisme », lors d’un concile œcuménique. J’aurai l’occasion de revenir sur cela dans d’autres articles,  néanmoins retenons un point essentiel. Si certaines de ses positions théologiques ont été combattues, sa théologie de l’interprétation n’a jamais été condamnée. Au contraire, ceux qui l’ont combattu, ont bien souvent repris les mêmes méthodes que lui. En réalité, le seul à s’être vraiment opposé à l’interprétation d’Origène est Théodore de Mopsueste, dont la théorie alternative a été condamnée lors d’un concile oecuménique.

La philocalie

      Les extraits que nous allons voir, ne sont cependant pas directement issus de l’œuvre d’Origène, mais d’une philocalie composée par deux des pères cappadociens : Grégoire de Nazianze (dit « le Théologien ») et Basile de Césarée (dit « le Grand »). Une philocalie est un ouvrage réunissant les extraits de texte d’un auteur autour d’un ou plusieurs thèmes. Ici, il s’agit de l’exégèse et de l’herméneutique, c’est-à-dire la façon dont on interprète la Bible (une deuxième partie est aussi consacrée au libre arbitre mais nous ne l’aborderons pas ici). Cela signifie que cette théologie d’herméneutique développée par Origène a été approuvée par deux des plus grands docteurs orientaux, qui ont toujours servi de références, aussi bien dans l’Eglise d’Orient, que d’Occident.

      Toutes ces précisions étaient importantes pour bien montrer que les idées qui vont être exposées ne sont pas celles d’un chrétien marginal ou pire, d’un hérétique, mais bien une référence majeure de l’Eglise antique en matière d’interprétation de la Bible.

Introduction de Grégoire

 « Les lettres aussi sont une fête ! Et, ce qu’il y a de bien, tu devances le jour en nous faisant par ton empressement la faveur de fêter la fête par avance. Voilà donc ce que nous avons reçu de ta piété. Nous, ce que nous avons de meilleur, nous te le donnons en retour : nos prières. Mais pour que tu tiennes de nous également un souvenir qui le soit en même de saint Basile, nous t’envoyons un exemplaire de la Philocalie d’Origène, qui contient des extraits utiles aux lettrés. Daigne à la fois l’accepter et nous donner la preuve de son utilité, toi qui as le secours de l’ardeur et de l’Esprit ».

L’herméneutique d’Origène

L’herméneutique désigne la manière dont on  aborde les Ecritures. Elle est liée à notre vision de l’inspiration et à notre méthode d’interprétation.

L’Ecriture est sans beauté extérieure

« Quant à la phrase « nous avons ce trésor dans des vases d’argiles afin que la suprématie de puissance soit celle de Dieu et non pas la nôtre », nous l’interprétons en pensant qu’est appelé ici « trésor » ce qui ailleurs est « le trésor de la connaissance et de la sagesse secrète », tandis que « les vases d’argile » sont le textes des Ecritures, pauvre et méprisable aux yeux des Grecs, alors qu’en fait c’est la suprématie de puissance de Dieu qui se manifeste […] Si l’Ecriture avait une beauté et un ornement du style analogues à ceux qu’admirent les Grecs, peut-être bien soupçonnerait-on que ce n’est pas la vérité qui s’empare des hommes, mais que le bel enchainement et la beauté du style ont charmé les auditeurs et ont fait leur conquête après les avoir trompés »

« … la splendeur cachée des doctrines qui est déposée dans une lettre vile et méprisable : Nous avons en effet ce trésor dans des vases d’argile afin qu’éclate la démesure de la puissance de Dieu et qu’on ne pense pas qu’elle vienne de nous, les hommes. En effet, si les méthodes de démonstration dont les hommes ont l’habitude et qui sont consignées dans les livres avaient convaincu l’humanité, on soupçonnerait avec raison notre foi d’avoir pour origine la sagesse des hommes et non la puissance de Dieu ; mais maintenant pourvu qu’on lève les yeux, il est clair que la parole et la prédication tiennent leur pouvoir sur la foule, non des expressions persuasives de la sagesse, mais de la manifestation de l’esprit et de la puissance ».

Les Ecritures sont difficiles à comprendre 

« Quant à moi, voici ce que je dirais : de même que les jugements de Dieu sont grands et difficiles à expliquer, et semblent être la cause d’errements pour les âmes non instruites, de même ses Ecritures sont grandes et pleines de pensées secrètes, mystérieuses et difficiles à comprendre ; et elles sont, elles aussi, tout à fait difficile à expliquer et semblent être la cause d’errements pour les âmes non instruites, celles des hétérodoxes : sans examen attentif, avec précipitation, ils accusent Dieu à partir de textes scripturaires qu’ils ne comprennent pas et ils tombent à cause de cela dans l’invention d’un autre Dieu [NDLR : ici Origène vise particulièrement les gnostiques qui postulaient l’existence de plusieurs Dieu, séparant notamment le « dieu de l’Ancien Testament » et le « Père de Jésus »] ».

« … il est unanimement reconnu par ceux qui peuvent tant soit peu s’y connaître en matière de paroles divines que l’Ecriture est remplie d’énigmes, de paraboles, de paroles obscures et d’autres formes variées d’obscurité, difficiles à comprendre pour la nature humaine. »

L’interprétation des Ecritures

 « Pour commencer l’interprétation des Psaumes, nous exposerons une très belle tradition qui nous a été transmise par l’Hébreu [NDLR : Origène s’entretenait régulièrement avec des rabbins]  et qui concerne d’une façon générale toute la divine Ecriture. Selon cet homme, l’ensemble de l’Ecriture divinement inspirée, à cause de l’obscurité qui est en elle, ressemble à un grand nombre de pièces fermées à clé, dans une maison unique ; auprès de chaque pièce est posée une clé, mais pas celle qui lui correspond ; et ainsi les clés sont dispersées auprès des pièces, aucune ne correspondant à la pièce près de laquelle elle est posée ; selon lui c’est un très grand travail que de trouver les clés et de les faire correspondre aux pièces qu’elles peuvent ouvrir, et par conséquent, nous comprenons même les Ecritures qui sont obscures dès lors que nous prenons précisément les points de départ de la compréhension des unes auprès des autres, puisqu’elles ont leur principe interprétatif dispersé parmi elles. »

Les différents sens de l’Ecriture

Origène distingue différents sens de l’Ecriture. Comparant l’Ecriture à la composition de l’être humain, il parle notamment d’un  sens corporel, que nous appelons « premier » ou « littéral », et d’un sens spirituel, que nous appelons « allégorique »

 « Mais comme certaines Ecritures n’ont pas du tout de sens corporel, ainsi que nous le montrerons dans la suite, il y a des cas où il faut chercher seulement, pour ainsi dire, l’âme et l’esprit de l’Ecriture. »

Les récits de l’Ecriture ne sont pas forcément réels au sens littéral

 « Mais si l’utilité de cette législation apparaissait d’elle-même clairement dans tous les passages, ainsi que la logique et l’habilité du récit historique, nous ne croirions pas qu’on puisse comprendre dans les Ecritures quelque chose d’autre que le sens corporel. C’est pourquoi la Parole de Dieu a fait en sorte d’insérer au milieu de la loi et du récit comme des pierres d’achoppement, des passages choquants et des impossibilités, de peur que complètement entrainés par le charme sans défaut du texte, soit nous ne nous écartions finalement des doctrines comme n’y apprenant rien qui soit digne de Dieu, soit ne trouvant aucune incitation dans la lettre, nous n’apprenions rien de plus divin. »

« Là où, pour l’exposition de la logique des réalités intelligibles, l’action de tel ou de tel, décrite auparavant, ne s’accordait pas avec elle à cause des significations plus mystiques, l’Ecriture a tissé dans le récit ce qui ne s’est pas passé, tantôt parce que cela ne pouvait pas se passer, tantôt parce que cela pouvait se passer, mais ne s’est pas passé. Parfois il y a peu de phrases qui sont ajoutées bien qu’elles  ne soient pas vraies selon le sens corporel, parfois il y en a davantage»

« Ce n’est pas seulement pour les livres antérieurs à la venue de Christ que l’Esprit s’est ainsi comporté, mais, comme il est le même Esprit et provient d’un même Dieu, il  a agi de même pour les Evangiles et les apôtres : car chez eux aussi le récit est quelque fois mêlé d’ajouts qui y ont été tissés selon le sens corporel, mais qui ne correspondent pas à des évènements réels ».

Un exemple 

« Mais les Evangiles aussi sont pleins d’expressions de cette espèce : « le diable a porté Jésus sur une haute montagne pour lui montrer de là-haut les royaumes du monde entier et leur gloire ». Quand on lit cela sans superficialité, ne blâmera-t-on pas ceux qui pensent qu’avec l’œil du corps qui a besoin d’une certaine hauteur pour apercevoir ce qui est placé plus bas, on peut voir les royaumes des Perses, des Scythes, des Indiens et des Parthes, et la gloire que leurs souverains reçoivent des hommes ? Celui qui cherche l’exactitude peut observer d’autres expressions semblables en très grande nombre dans les Evangiles et admettre que, dans les histoires qui se sont passées selon la lettre, sont tissées d’autres histoires qui ne sont pas passées. »

Une remise en cause de l’historicité ?

« Tout cela a été dit pour montrer que le but fixé par la puissance divine qui nous a donné les Ecritures saintes n’est pas de comprendre seulement ce que présente la lettre, car parfois cela pris littéralement n’est pas vrai et est même déraisonnable et impossible, mais que certaines choses ont été tissées dans la trame de l’histoire qui s’est produite et de la législation qui est utile au sens littéral. Mais que personne ne nous soupçonne de dire, en généralisant, que rien n’est historique parce que certains évènements ne sont pas produits ; qu’aucune législation n’est à observer selon la lettre, parce que certaines législations prises à la lettre sont déraisonnables et impossibles ; que ce qui est écrit du Sauveur n’est pas vrai dans sa signification sensible, ni qu’il ne faut pas garder sa législation et ses préceptes. Il faut dire au contraire que la vérité historique de certains faits est claire […] Bien plus important en quantité est ce qui est historiquement vrai que ce qui y a été tissé de purement spirituel. »

Des passages inutiles ?

Origène utilise la métaphore du troupeau qui fait pâture pour parler de l’étude des Ecritures :

 « Nous, donc, qui souhaitons être les troupeaux du Berger, ne négligeons jamais de faire pâture même là où  les Ecritures, prises en elles-mêmes, à la lettre, sont absurdes et à cause de leur absurdité littérale sont foulées aux pieds par ceux qui ne peuvent ni ne veulent faire usage de toute la pâture. »

La nécessité d’une étude attentive …

« Cependant, celui qui veut comprendre exactement sera dans l’embarras à propos de quelques passages, car il ne pourra pas, sans beaucoup de recherches, décider si ce qu’on pense être une histoire s’est passé ou non selon la lettre et si le sens littéral de telle législation doit être observé ou non. C’est pourquoi il faut que celui qui s’adonne à cette étude avec exactitude, en restant fidèle au commandement du Sauveur : Scrutez les Ecritures, examine avec soin où le sens littéral est vrai et où il est impossible, et de tout son pouvoir recherche à partir des expressions semblables le sens, dispersé partout dans l’Ecriture, de ce qui est impossible selon la lettre. Mais cependant, puisque, comme cela sera clair à ceux qui l’étudient, l’enchaînement  du texte est impossible en ce qui concerne la lettre, et non impossible mais vrai quand il s’agit du sens principal, il faut s’efforcer de comprendre tout le sens en rattachant sur le plan des réalités intelligibles la signification de ce qui est impossible selon la lettre à ce qui non seulement n’est pas impossible, mais encore est vrai selon l’histoire, en l’allégorisant avec ce qui ne s’est pas passé selon la lettre. Nous sommes disposés, de notre côté, à admettre en ce qui concerne l’ensemble de l’Ecriture divine qu’elle a toujours un sens spirituel, mais qu’elle n’a pas toujours un sens corporel : car il est souvent démontré que le sens corporel est impossible. »

Et ecclésiale

« Pour tous ceux dont nous venons de parler [NDLR : les gnostiques], la cause de ces fausses opinions, de ces impiétés et de ces paroles stupides au sujet de Dieu ne semble pas être autre chose que le fait de ne pas comprendre l’Ecriture dans son sens spirituel, mais de l’interpréter selon la lettre seule. C’est pourquoi, à ceux qui sont persuadés que les livres saints ne sont pas des écrits d’hommes, mais qu’ils ont été rédigés par l’inspiration de l’Esprit Saint d’après la volonté du Père de l’univers par le moyen de Jésus Christ et qu’ainsi ils sont venus jusqu’à nous, il faut montrer ce qui nous parait la méthode convenable pour les comprendre, pour ceux qui tiennent à la règle de l’Eglise céleste de Jésus-Christ, transmise par la succession des apôtres ».

Commentaire sur la Genèse

Enfin à une époque où certains essayent de faire croire que le récit de la Création aurait toujours été compris d’une manière littérale, et que cette interprétation n’a été remise en cause que par la « science moderne », il est intéressant de lire ce qu’en pensaient ces docteurs antiques :

« Quel homme sensé pensera qu’il y a eu un premier et un second jour, un soir et un matin, alors qu’il n’y avait ni soleil, ni lune, ni étoiles ? Et pareillement un premier jour sans un ciel ? Qui sera assez sot pour penser que, comme un homme qui est un agriculteur, Dieu a planté un jardin en Eden du côté de l’orient et a fait dans ce jardin un arbre de vie visible et sensible, de sorte que celui qui a goûté de son fruit avec des dents corporelles reçoive la vie ? Et de même que quelqu’un participe au bien et au mal pour avoir mâché le fruit pris à cet arbre. Si Dieu est représenté se promenant le soir dans le jardin et Adam se cachant sous l’arbre, on ne peut douter, je pense, que tout cela, exprimé dans une histoire qui semble s’être passée, mais ne s’est pas passée corporellement, indique de façon figurée certains mystères […] Ceux dont l’intelligence n’est pas tout à fait obtuse peuvent recueillir bon nombre de choses semblables, qui sont représentées comme si elles s’étaient passées, alors qu’elles ne sont pas passées littéralement ».

Note

(1) Il faut ensuite attendre Augustin d’Hippone (Ve siècle) , même s’il se peut que certains aient pu écrire des traités aujourd’hui perdus.

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Une réflexion sur “L’interprétation de la Bible selon Origène et les Pères Cappadociens

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